<span class="mw-page-title-main">Un roi sans divertissement</span>
Fabrice P. Laussđ•Ș’s â„€hun Web

Un roi sans divertissement

Un roi sans divertissement est l'une des Ɠuvres maĂźtresses de Giono, peut-ĂȘtre plus populaires que les autres d'abord grĂące Ă  la balade de Brel qui surpasse en poĂ©sie le roman lui-mĂȘme, Ă©galement pour le film, pour lequel, d'ailleurs, la chanson fĂ»t commanditĂ©e, et puis aussi, finalement, pour son titre majestueux, savamment composĂ© de l'une des abĂźmes Pascaliennes. En ce qui me concerne, c'est Brel, qui m'a acheminĂ© au rĂ©cit:

Pourtant les hĂŽtesses sont douces
Aux auberges bordées de neige
Pourtant patientent les épouses
Que les enfants ont pris au piĂšge

Pourtant les auberges sont douces
OĂč le vin fait tourner manĂšge
Pourquoi faut-il que les hommes s'ennuient

Pourtant les villes sont paisibles
OĂč tremblent cloches et clochers
Mais le diable dort-il sous la bible
Mais les rois savent-ils prier

Pourtant les villes sont paisibles
De blanc matin et blanc coucher
Pourquoi faut-il que les hommes s'ennuient

Pourtant il nous reste Ă  rĂȘver
Pourtant il nous reste Ă  savoir
Et tous ces loups qu'il faut tuer
Tous ces printemps qu'il reste Ă  boire

Désespérance ou désespoir
Il nous reste Ă  ĂȘtre Ă©tonnĂ©s
Pourquoi faut-il que les hommes s'ennuient

Pourtant il nous reste Ă  tricher
Être le pique et jouer le cƓur
Être la peur et rejouer
Être le diable et jouer fleur

Pourtant il nous reste Ă  patienter
Bon an mal an on ne vit qu'une heure
Pourquoi faut-il que les hommes s'ennuient...

Le rĂ©cit en lui mĂȘme est un chef-d'Ɠuvre, qui innove dans le style littĂ©raire au point que certains hĂ©sitent en la qualification du roman et parlent plutĂŽt de chroniques. Je ne vois pas moi-mĂȘme une telle nĂ©cessitĂ© mais c'est l'auteur qui semble Ă  l'origine du terme. L'histoire est narrĂ©e, certes, par un narrateur (au demeurant inconnu) mais surtout, et sans prĂ©avis, par les personnages eux-mĂȘmes, qui sortent de l'histoire pour s'en faire les auteurs. Auteurs inconstants, Ă©pars, dispersĂ©s dans le temps et le rĂ©cit. Le livre est en consĂ©quence difficile Ă  lire, d'autant plus qu'il relate une histoire un peu mystĂ©rieuse et, finalement, non clairement rĂ©solue. Que dis-je, une histoire, une multitude d'histoires enchevĂȘtrĂ©es, avec ou sans rapport direct avec la tragĂ©die principale, qui pour ĂȘtre principale, n'en occupe pas plus pour autant qu'une petite partie du roman. Il s'agit de la disparition de jeunes filles (surtout, puisqu'il y a tentative d'enlĂšvement sur d'autres habitants du village), que l'on finira par retrouver dans un arbre, celui qui tient Ă©galement rĂŽle de personnage tant son Ă©dification est lyrique. Il semble que chacun et chaque chose ait quelque chose Ă  dire. Un personnage, tardif, s'Ă©rige dans l'histoire: Langlois, le commandant de police chargĂ© d'Ă©lucider le mystĂšre. Loin d'Ă©lucider quoi que ce soit, puisque ça n'est mĂȘme pas lui qui trouvera l'assassin, il va au contraire enrober tout le rĂ©cit d'un mystĂšre impĂ©nĂ©trable. À commencer par son modus operandi pour neutraliser l'assassin: il l’exĂ©cute. Deux balles dans le ventre, un pistolet Ă  chaque main. Puis il dĂ©missionne, puis il revient au village cette fois comme capitaine de louveterie. Une chose est sĂ»re: Langlois est fascinant, c'est un ĂȘtre d'une stabilitĂ© et d'une force indĂ©niable, dont la force de caractĂšre est suffisante pour une emprise immĂ©diate et totale sur tout le monde: les gens du villages, les femmes en particulier, mais aussi les notables et jusqu'au procureur du roi. En suivant les turpitudes qui s'ensuivent, narrĂ©es par diverses sources, jamais par Langlois lui mĂȘme, l'on suit son dĂ©roulement, tĂ©nĂ©breux, qui se conclut par son suicide, ponctuant le roman d'une fin Ă  couper le souffle:

C'Ă©tait la tĂȘte de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers.

L'interprĂ©tation phare du roman semble ĂȘtre celle de la contamination—pour ne pas dire initiation—par le crime: le «hĂ©ros», Langlois, initialement droit dans ses bottes, devient de plus en plus perturbĂ© par ce qu'il entrevoit comme Ă©chappatoire Ă  l'angoisse existentielle: tuer. Tuer entres autres choses, s'il y a des occupations plus reconnues, telles que la chasse (tuer un loup, par exemple, surtout si celui-ci vient Ă©galement de tuer et est capturĂ© dans la mĂȘme torpeur assassine), mais aussi la simple distraction de la messe de minuit, avec toutes ses splendeurs, ses apparats, ses protocoles... Se divertir. Mais lorsque mĂȘme la femme au foyer n'est plus d'aucune aide pour dissiper la lĂ©thargie, l'on en retourne au crime, tout au moins torturer un cochon ou une oie pour voir son sang Ă©clabousser sur la neige, mais au final, capturer un innocent, le faire disparaĂźtre, et vibrer de l'Ă©moi terrible que cela rĂ©percute sur tous les autres, qui consciemment ou non, languissent de la mĂȘme fascination. Il y a beaucoup d'Ă©lĂ©ments pour soutenir cette interprĂ©tation... par exemple la fascination avouĂ©e de l'un des personnages pour ces visions sanguinaires sur la neige, qui font d'ailleurs les scĂšnes les plus graphiques, tant du roman que de son adaptation Ă  l'Ă©cran:

Mais il y a d'autres interprĂ©tations. Celle par Marie-Nil Chounet est intĂ©ressante pour ĂȘtre dĂ©taillĂ©e et originale (Langlois ne s'est pas suicidĂ©).

J'ai pour ma part, ma propre interprétation, que je veux toutefois étayer d'une relecture du roman. Elle se résume ainsi: Langlois ne se contamine pas au crime, il en est l'orchestrateur depuis le début, chaque fois plus aspiré et proche de l'assassinat direct, de sa propre main, il se suicide comme le justicier vertueux mais corruptible qu'il est.