<span class="mw-page-title-main">Que ma joie demeure</span>
Fabrice P. Laussđ•Ș’s â„€hun Web

Que ma joie demeure

Que ma joie demeure est un roman de Jean Giono qui exalte la condition naturelle, en particulier le ressenti animal, qui est imaginĂ© par l'auteur et retranscrit pour nous en donner une idĂ©e d'authentique appartenance Ă  l'universel, d'harmonie heureuse avec la nature. L'homme, qui ne jouit pas de cet Ă©tat d'innocence sauvage, est condamnĂ© Ă  la tristesse ou, au mieux, Ă  la sensation d’incomplĂ©tude et l'aspiration Ă  cet Ă©tat supĂ©rieur qu'il pressent mais qui lui Ă©chappe. Ceux qui rĂ©ussissent Ă  parfois se renouer avec cette fĂ©licitĂ© naturelle, ne peuvent pas, pour autant, la maintenir longtemps, et l'auteur nous intime que si la joie n'est pas toujours, elle n'est pas du tout. Aussi, mĂȘme les esprits plus Ă©veillĂ©s ne peuvent que s'Ă©quilibrer dangereusement entre la joie et l’abĂźme. C'est peut-ĂȘtre pour cela que le protagoniste, celui qui amĂšne la joie, ou plutĂŽt sa promesse, est un acrobate. Il rĂ©ussira Ă  mettre en branle une dynamique censĂ©e amener, instaurer puis pĂ©renniser la joie dans une communautĂ© de fermiers d'un plateau de Provence, mais tout comme un tour trop pĂ©rilleux, l'exercice s'achĂšvera en catastrophe et tout tombera a terre. Lorsque la tristesse se transforme en un mal-ĂȘtre si insupportable qu'il conduit au suicide, l'on rencontre Giono dans ce qu'il a de plus gĂ©nial: mettre la poĂ©sie au service de la mort pour les faire danser ensemble. Ici, c'est Aurore qui se tire une balle dans la bouche:

Elle n'était plus une femme. Avec ses éclaboussures de cervelle et de sang rayonnantes autour d'elle, elle éclairait l'herbe et le monde comme un terrible soleil.

Le personnage principal a un drĂŽle de nom, Bobi, apparemment en reflet Ă  Moby Dick (Ɠuvre traduite par Giono). Le titre est inspirĂ© de la cĂ©lĂšbre cantate de Bach—«JĂ©sus, que ma joie demeure» [1]—mais, comme souvent chez Giono, l'aspect religieux voir mĂȘme spirituel est soustrait: point de JĂ©sus donc dans le titre, seule l'aspiration Ă  retenir ce qui semble n'ĂȘtre pas grand chose, mais ce que seul les plus grands auteurs peuvent expliquer comment Ă©tant en fait le plus fondamental: la facultĂ© de sublimer la conscience et l'intelligence par une connaissance innĂ©e et primordiale de l'existence. Cela se trouve, nous dit Giono, dans des graines que les oiseaux picorent, une procession d'amis sur une route de campagne ou la prĂ©sence d'un cerf dans les bois. Comme expliquĂ© dans les vraies richesses, cette rĂ©alisation lui vint de ses rencontres du Contadour. Il est facile pour tout lecteur d'identifier dans son vĂ©cu personnel les expĂ©riences d'apparence insignifiantes qui sont pourtant des ponts Ă  une vĂ©ritĂ© supĂ©rieure. Le texte est non seulement d'une grande poĂ©sie, il est aussi d'une sensualitĂ© brutale. Lorsqu'il s'agit de se mettre Ă  table:

- En face on se voit, dit-il.
- A cÎté on se touche, dit-elle.

C'est toutefois la «crucifixion» de Bobi qui est la plus remarquable. En ces quelques phrases, tout le roman est contenu et transcendé:

Soudain, il fut prévenu comme un oiseau par un pétillement sous sa langue.
«Ma!» cria-t'il.
La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules.

Le thÚme principale est celui trÚs caractéristique de l'auteur, de l'opposition entre l'Homme et, non pas seulement la machine, mais tout ce qui n'est pas naturellement Humain. Dans ce contexte, la critique du capitalisme est bien secondaire, n'étant qu'une annexe de concepts plus fondamentaux, expliqués en ces termes mémorables par Bobi, et que l'on retrouve développés plus avant dans les vraies richesses:

Vous n'avez d'autre grange que cette grange-là, dit-il en frappant la poitrine. Tout ce que vous entassez hors de votre cƓur est perdu.
Vous croyez que c'est ce que vous gardez qui vous fait riche. On vous l'a dit. Moi je vous dis que c'est ce que vous donnez qui vous fait riche.

Les parallĂšles entre Bobi et le Christ sont nombreux. Son issue fatale, inconnue des "convertis", nous offre la rĂ©flexion la plus intĂ©ressante. Et s'il ne revenait pas? Giono laisse le lecteur ChrĂ©tien non plus seul compagnon du petit groupe paysan mais le pousse dans les bras d'un effroyable doute mystique, celui d'une parousie promise si proche mais qui ne se rĂ©alise pas et peut-ĂȘtre ne se rĂ©alisera jamais. Le soliloque effrĂ©nĂ© de Bobi ouvre une fenĂȘtre sur la connaissance intĂ©rieure du messie (cf. Gethsemane) en plus des paraboles et mĂȘme du dialogue (avec le fermier de Mme HĂ©lĂšne). L'on trouve aussi une poignante similaritĂ© pour la fascination du sang entre Langlois qui fait dĂ©capiter l'oie dans un roi sans divertissement et Jacquou qui Ă©gorge un chevreau (voir Ă©galement la bataille entre Ă©cureuils et renards). Il faut croire qu'il y a, dans l'effusion du sang, l'une de ces troublantes vĂ©ritĂ©s qui ne nous est plus accessibles, qui troublait Giono plus qu'elle ne le rĂ©vulsait. De façon intĂ©ressante, le sang versĂ© par le Christ est aussi central dans cet autre systĂšme de symboles auquel Giono ne se rĂ©fĂšre pas ou si peu.

J'ai lu le roman lors de notre visite en BaviĂšre en Juillet-AoĂ»t 2022, l'emmenant avec moi Ă  Cracovie, sur les routes et bords de lacs. L'arbre d'or fut plantĂ© dans le dos de Bobi sur le terminal du Ferry pour l'Angleterre, me broyant le cƓur aussi fĂ©rocement que si j'avais Ă©tĂ© sur le plateau GrĂ©mone.